Interview pour l'hebdomadaire La Vie du Cardinal Barbarin - 21 septembre 2011

Habemus Papam peut paraître un film agressif, mais en fait il m’a plu. J’y ai vu une belle démonstration par l’absurde que l’Église, sans Jésus, n’est rien. Tout comme la foi, sans la vie éternelle.

Nanni Moretti ne retient de l’Église que l’institution. Dans la première partie de son film, il nous montre un cardinal en pyjama qui s’adonne à une réussite, un autre qui se prépare un café, un groupe d’autres empressés de sortir du Vatican pour visiter une exposition et déguster une glace… Il n’y a là rien de scandaleux, mais c’est bizarre d’insister sur ces détails et de vider totalement la vie d’un cardinal de ce qui en est l’essence. En entrant dans le conclave qui a élu Benoît XVI, je me suis confessé pour être dans la grâce de mon baptême au moment de l’élection, et j’imagine que je ne suis pas le seul à l’avoir fait… Au début, les cardinaux échangeaient sur une foule de sujets, les séminaires, l’œcuménisme, la situation en Chine ou en Afrique… Puis, ces débats épuisés, il ne nous restait plus qu’à nous tourner vers Dieu. Nous sommes entrés dans le silence et chacun, dans sa prière, demandait à Dieu de lui montrer celui qui serait le plus apte pour occuper ce poste. Chaque fois que je me rendais à la chapelle, elle était pleine. Mais Moretti ne montre jamais un cardinal en prière. Quand vous videz notre vie de ce qui en fait le cœur, que reste-t-il, quel sens peut-elle avoir ? J’ai relevé des choses justes, comme le stylo pour remplir le bulletin de vote, mais aussi des petits délires : que les cardinaux tapent comme des névrosés sur leur table avec le stylo en répétant « Non, Seigneur, pas moi ! »… Or, dès le premier vote, on sait bien qu’il n’y en a que quelques-uns qui sont susceptibles d’être élus. Les autres demandent plutôt à Dieu que celui qui va être élu ait le courage d’accepter.

L’idée d’un effondrement nerveux, psychologique du pape est possible, bien sûr. Ce cri que pousse Melvilleau moment de se présenter aux fidèles, ne me perturbe pas. À son élection, nous avons senti une part de souffrance chez Benoît XVI. Comme s’il nous disait : « À mon âge, je souhaitais me retirer en Bavière, pourquoi m’avez-vous choisi ? » Rien de tel, en revanche, chez Jean Paul II qui, d’emblée, se sentait à l’aise dans sa nouvelle mission.

À la fin du film, le pape apparaît au balcon, sur la place Saint-Pierre, et appelle à une réforme de l’Église. Et la foule applaudit. Certains y verront de l’audace de la part de Moretti ! Moi, je trouve cela plutôt risible. Qu’il faille réformer l’Église, c’est bien entendu ; que ceux qui en ont la responsabilité le tentent, tant mieux ; qu’un pape le dise, au premier moment où il apparaît en public, oui. Et encore, dans ce cas, mieux vaut attendre de faire que de dire. Mais, surtout, comment peut-on imaginer que le successeur de Pierre s’adresse aux fidèles sans parler de Jésus ? C’est absurde ! Comparez ce discours de Melville avec les premiers mots de Benoît XVI : « Je suis un humble ouvrier dans la vigne du Seigneur », ou avec le beau cri de Jean Paul II : « Ouvrez toutes grandes les portes de votre vie au Christ. » Dès la première minute, le pape parle de Jésus ou cite l’Évangile, dont il est pétri !
Moretti nous donne à voir un pape décérébré. Dans sa tête, il n’y a rien, sauf des bribes de Tchekhov ! Libre à chacun d’être en désaccord avec la pensée des papes, mais y a-t-il quelqu’un sur terre qui les considère comme des minus ou des « invertébrés gazeux » ? Jean Paul II était un colosse, Benoît XVI est un homme d’une intelligence ultraraffinée, doté d’une culture immense, tout comme Paul VI qui, par ailleurs, jouissait d’une mémoire incroyable.

Mais Nanni Moretti (qui interprète une sommité de la psychiatrie appelée au chevet du pape, ndlr) ne croit pas plus à la psychanalyse. La seule chose qui importe aux yeux de son personnage, c’est l’organisation d ’un tournoi de volley avec les cardinaux. Le reste, la foi, la prière, la théologie, la mission de pasteur… c’est zéro ! L’institution religieuse n’a rien à dire, comme si, de son point de vue, la foi n’était qu’une illusion. De même, pour lui, le psychanalyste ausculte en vain les profondeurs de l’inconscient, car tout cela, c’est du vide… Le ballon, en revanche, voilà une valeur sûre ! Effectivement, disputer un match de foot, se baigner, se promener en forêt… ce sont des moments riches et pleins d’humanité. Et je les goûte, comme tout un chacun. Faut-il en conclure que le reste de la vie est vide de sens, que tout notre bonheur tient à ces « plaisirs minuscules » ? Le carpe diem (cueille le jour) des épicuriens cache un profond désespoir. Car il sous-entend qu’au-delà du plaisir quotidien, il n’y a rien !

Aux yeux de Moretti, seuls comptent le clapotis des vagues, la surface des choses, les petits gestes, comme cette scène où une inconnue dans le bus prête son portable au pape non reconnaissable. C’est touchant et, là aussi, loin de moi l’idée de dévaloriser de tels actes. Je garde en mémoire mille moments de ma vie, Mais je ne peux pas me retrouver dans les conclusions que Moretti en tire. On les percevait dans La messe est finie et la Chambre du fils. Dans le premier, de la vie d’un prêtre, il ne retenait que les souffrances et les incohérences qu’il avait à traverser, jamais les joies. Et dans le second, quand le fils meurt, le couple se délite, rien ne subsiste…
Dans les films de Nanni Moretti, j’ai trouvé un talent incontestable, Habemus Papam est admirablement mis en scène et les prises de vues sont magnifiques. Mais aussi un immense doute sur la condition humaine, qui frôle le désespoir. Et cela m’a fait penser à quelques philosophes de notre époque, chez qui une porte demeure hermétiquement close, même si l’on sent en eux à la fois une réelle bonté et une intelligence remarquable.


Ce texte est tiré du magazine La vie et peut être lu en cliquant sur ce lien :
http://www.lavie.fr/

 

 

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