Noël et nouvel an à Bangui.


Bangui, 19 décembre 2013

Cela fait plus de deux semaines maintenant que la vie à Bangui a basculé... encore une fois. C'était le 5 décembre au matin. Depuis, nous nous sommes rassemblées dans la même maison : nous sommes neuf Petites Sœurs de St François ici à Bangui, dont deux françaises ; une jeune du quartier s'était réfugiée chez nous les premiers jours.

Nous sommes à deux pas d'un carrefour stratégique où chaque coup d'Etat est le théâtre d'affrontements ; l'avant dernier remontait à 10 ans, mais cette fois-ci, ça ne faisait que 8 mois ! Et le pays était resté dans le marasme, depuis le 24 mars dernier où la coalition Seleka avait renversé le Président Bozizé, arrivé lui-même au pouvoir de la même façon en 2003 et réélu par la suite.

Cette fois-ci, les tirs ont été encore plus forts qu'en mars sur toute une partie de la ville. Beaucoup d'armes lourdes... Difficile d'exprimer ce qu'on ressent pendant ces heures interminables. On se met à l'abri le plus possible, et on attend que ça cesse en priant, non sans imaginer tous ceux qui sont derrière les armes, et sous les projectiles. Quand les tirs ont commencé à 5h30 du matin, des personnes étaient déjà à l'église pour la messe de 6h00 ; des combattants s'y sont engouffrés et ont tiré. Un jeune a été blessé. Les prêtres ont dû le soigner pendant deux jours avec les moyens du bord, avant de pouvoir l'évacuer en arrêtant un véhicule de la Croix Rouge. Quant à nous, des balles perdues, trouvées ici et là, mais rien de plus.

Comme en mars, les pillages ont été nombreux... même dans les plus pauvres familles. Peu à peu, nous sommes ressorties, d'abord pour la messe du matin... où nous étions une poignée. Puis, il a fallu aller au quartier pour trouver un peu de charbon et de légumes. Des femmes recommençaient à vendre à prix d'or ce qu'elles avaient sous la main. Maintenant, les petits marchés ont repris là où il y a des gens. Par endroit, ils ont migré à l'intérieur des campements, mais beaucoup de bourses sont vides. Beaucoup de gens ont faim. Aujourd'hui encore, comme tout le monde, on sort peu. Quelques personnes reviennent frapper à notre porte : joie de se retrouver après des jours noirs. L'une de nos sœurs infirmières a pu repartir à l'hôpital tout récemment. Bien sûr, les écoles restent fermées.

Notre avenue de l'Indépendance, par où tout est arrivé (les rebelles, puis les secours militaires) est restée longuement déserte, et entre les moments où les tirs reprenaient, le silence était parfois impressionnant. Des corps ont été retrouvés dans les rues et ruelles du quartier ; rude mission pour ceux qui les enlèvent. Près de chez nous, les petites boutiques d'alimentation et autres ont été saccagées et pillées. Pendant plusieurs jours, on voyait juste passer les humanitaires, les militaires, et de temps en temps, quelques rares piétons audacieux... à cause d'une urgence ou en fuite. Peu à peu, on n'a plus vu de véhicules de rebelles armés, ce qui était déjà beaucoup. Progressivement, quelques taxis et taxis motos ont recommencé à circuler. On a eu encore pendant la première semaine plusieurs épisodes de tirs et d'agitation autour de nous : entre autres, des jeunes en colère s'en sont pris à la mosquée du quartier jusqu'à la désosser, des choses graves... qui nous blessent. On a très régulièrement des hélicoptères français au dessus de nos têtes, fouillant du regard le quartier et suivant les opérations au sol. Des règlements de compte sauvages ont continué dans la ville, et le nombre de morts et de familles endeuillées a continué d'augmenter. La semaine dernière l'une de nous a croisé ici une famille qui emmenait à la morgue, sur un 'pouss', les corps de ses deux fils, tués à la machette à quelques heures d'intervalle. Des choses terribles, dont on ne peut pas encore parler au passé malheureusement.

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